andis que l'Europe se couvraient de jardins à la Française, une révolution jardinière se préparait insensiblement en Angleterre.
L'un de premiers signes de cette rupture fut donné par John Vanbrugh qui fut chargé de construire le palais de Blenheim de style baroque et d'aménager ses jardins situés dans le domaine de Woodstock dont le château était en ruine. Ainsi il écrivait à la duchesse de Malborough au sujet des ruines de ce château que la duchesse voulait raser: ... Si l'espace vide où il se trouve était garni d'arbres (surtout de beaux ifs et de houx pour former un fourré) tout ce qui subsiste du bâtiment apparaîtrait entre deux amoncellements de végétation, et constituerait l'un des objets les plus agréables qu'un peintre de paysages puisse concevoir.
Malgré ces arguments, les ruines du château de Woodstock furent rasées en 1720 et les matériaux évacués.
Ainsi en quelques lignes, les caractèrisques principales du jardin à la française étaient éliminés: il ne s'agissait plus de créer une longue perspective devant la face maîtresse du château vers un point quelconque mais de meubler par un objet le paysage à moyenne distance qui pourrait donner à un peintre paysagiste, une occasion de fixer ce lieu sur sa toile. Ce type de jardin ne faisait plus appel à l'architecte mais au peintre, ce qui était absolument nouveau dans la profession!
Vanbrugh apparait comme l'innovateur du changement qui s'opérera au cours du XVIIIe et qui rassemblera les peintres, les écrivains tels que J.-J. Rousseau, les poètes tels que Pope et l'abbé Delille et toute une famille de jardinistes qui contribueront au renouveau des jardins.
Nous pouvons aussi citer C.H. Watelet qui écrivait: Rapprochons-nous du peintre.
,
C. Hirschfeld: Aucun n'est allié d'aussi près que l'art des jardins à la peinture.
et J.-M. Morel: Cette nation pensante en substituant le crayon à la règle et au compas l'a élevé au rang des arts libéraux.
Ainsi, on abandonnait cordeau, compas, équerre, instruments de l'architecte pour la toile et le pinceau du peintre ou le crayon du dessinateur.
De Girardin y ajoutera la sensibilité du poète pour créer un tel jardin.
Nous avons aussi le témoignage de sir Thomas Robinson qui écrivait en 1734, à un ami: Un nouvel art des jardins vient de se faire jour; il a tant de succès dans ceux du prince à Londres que l'on redessine tous les plans des plus grands parcs du royaume qui sont disposés selon les idées de M. Kent, c'est à dire sans niveau ni cordeau.
Ce renouveau traversa l'Europe entière mais le processus évoluera au cours des siècles suivants et on les appellera "jardins anglais, pittoresques" ou encore " paysagers", mot encore employé aujourd'hui.
Cependant, en France, Charles Dufresny fut le promoteur du jardin irrégulier et aménagea les jardins du manoir des Migneaux près de Poissy dont il était propriétaire, ceux de l'abbé Pajot près de Vincennes et enfin, deux autres jardins dont il était également propriétaire au faubourg Saint-Antoine connus sous le nom "jardin du moulin" et du "chemin creux". Ses projets de jardins du château de Versailles furent rejetés car trop onéreux. lire
Les jardins "à la française" de Versailles et Vaux-le-Vicomte qui représentaient l'absolutisme dans le gouvernement et la maitrise de la nature dans la pratique jardinière ne pouvaient qu'apparaître déplacés au siècle des Lumières. Ces jardins qui laissaient la nature reprendre ses droits tout en la controlant permettront-ils une autre forme de société, une autre manière de vivre?
Au pays créateur du jardin anglais, donnons l'honneur de faire figurer les premiers écrits.

En 1788, William Mason fait paraitre "le jardin anglois" composé de quatre chants, traduit anonymement de l'anglais, orné de cinq planches représentant le jardin anglais du Château de Prunay à Louveciennes en Seine-et-Oise.
Chant 1- C'est à toi, divine Simplicité, seule et souveraine arbitre du beau, c'est à toi que ces vers appartiennent. Ah! pour qu'il soient coulans & faciles; donne-leur le don de plaire! Privé de ce secours, j'essayerois en vain de donner les instructions que j'ai reçues de la Nature, & que chacun doit suivre, s'il a le desir d'ajouter à ses grâces négligées, plus charmantes encore, quand ton art aisé lui aura appris à déployer la beauté de sa robe de printemps.
Après diverses considérations qu'il serait trop long de détailler, le poéte en vient à imiter le peintre pour composer son jardin: Ecoute donc, disciple docile à mes chants, apprends combien ton art doit tirer de recours de la peinture; la peinture est la sœur du jardinage: instruis-toi de ses règles; leur usage te fera utile dans la suite.
Parmi les scènes variées de la Nature, le peintre choisit, pour son sujet favori, celle où un bel ensemble est distribué en différentes parties, où trois plans marqués se présentent aux yeux avec des couleurs particulières: le verd vif, le brun foncé & le noir opaque sont destinés pour le devant du tableau. Le verd olivâtre marque avec moins d'effet le second plan; le troisième, diminuant graduellement par un bleu plus doux, est enfin perdu dans le lilas le plus tendre. Quand ton goût est
appelé pour orner quelque scène où la Nature elle-même présente toutes les gradations distinctes, réjouis-toi alors, comme fait le peintre & comme lui, dispose tes couleurs. Plante dans chaque partie séparée le feuillage qui lui est propre; marque sur-tout le sentier qui doit conduire au but, & enrichis, par toute la variété des couleurs que les fleurs, les arbrisseaux ou les arbres peuvent te procurer, les bordures de ce joli sentier, d'où notre vue est conduite graduellement à voir le tout. Dans tous les endroits où le sentier nous mène, prends soin de nuancer tes verds, entre la scène & les yeux. Ici, avec les cèdres ou les mélèzes, qui, abaissant leurs branches entrelacées jusques sur la terre, en cachent la vue entièrement; permets ensuite à quelques humbles touffes de roses & de chèvre-feuille de faire éclater leurs charmes à tes yeux: à présent, sous les ombrages des hêtres, d'une écorce unie, délicate, & d'un âge respectable, fais serpenter ton sentier, cachant à moitié, & à moitié découvrant son élégance. Dans le chemin, plus on se promènera , plus on découvrira à chaque pas de nouvelles beautés, & chaque repos présenter â un tableau différent, nouveau, & encore le même.
Ceux qui coupent tous leurs arbres pour agrandir l'espace, trouveront mes préceptes inutiles. 0 grand Poussin! ô Claude, favori de la nature! que penseriez-vous, si une main téméraire & sacrilége arrachoit de vos toiles ces pins majestueux qui ombragent le devant de vos tableaux, & font un charmant contraste avec ces montagnes éloignée, qui se perdent dans l'azur des cieux? La Nature gémit d'un semblable outrage, & pleure la destruction des beautés que le temps ne peut lui rendre que d'une main lente & tardive; mais le destructeur ne s'arrête pas encore, même ici. Vois-le triompher de son ravage, & la tête échauffée, entreprendre d'embellir (car il l'appelle ainsi) ce paysage champêtre. Sur le sommet des collines les plus roides, il trace ses barrières en angles aigus. La, les pins d'Ecosse, plantés en enfilade, élèvent leur trisse verdure, & ternissent la beauté de l'horizon.
Ainsi, Salvator, l'art embelliroit la majesté de ton pinceau hardi, s'il osoit jeter au hasard quelques feuillages légers sur les grandes masses de tes rochers entasses sur des rochers; & s'il troubloit ainsi le profond repos de tes superbes scènes des Alpes, ah! cette audace seroit impie. Pardonne a cette pensée , Salvator, toi plus que peintre, toi plus que poète: celui la seul fut ton égal qui fut le fils du goût & de l'imagination.
La Muse défend donc au cultivateur de revêtir de plantations les montagnes éloignées, & de voiler avec des bois leur stérile sommet? Non, mais elle défend la pauvreté de parure. Ces grandes éminences sont le trône de la Nature, la robe qu'elle y porte, doit être ample & superbe; mais quand sa marche devient horizontale, accompagne ses pas de nombreuses plantations, unit montagne avec montagne par une prodigalité d'ombrages. Là, plante tes ormes & tes marroniers, & surtout des chênes qui pourront un jour, à la voix de la Grande-Bretagne, s'élever sur les mers, pour être le soutien de sa liberté.
Si tu veux planter des pins, fixe leur position, qu'ils soient une défense extérieure pour les jeunes plantes contre la sécheresse & l'aigreur des vents du Nord, jusqu'à ce qu'elles se soient fortifiées suffisamment pour braver la violence des saisons, & dédaigner le secours de leurs protecteurs. [...]
S'il te reste encore un doute sur la manière dont il faut toucher les traits négligés de la Nature, cours étudier les dessins corrects des grands maîtres, qui, dans l'immense variété de ses ouvrages, ont su choisir les parties les plus belles & les plus hardies, & les arranger ensuite, de manière qu'elle approuvât encore ce qu'elle-même avoit inspiré. L'uniformité fatigante, le dessin sans objets, & la petitesse raffinée n'existent point dans leurs productions immortelles; mais les grands contrastes, les lignes négligées, dont les formes toujours variées donnent du mouvement & de l'ondulation au canevas, rapportent encore ces scènes à la Nature. Prends ta bêche fidèle, elle est ton pinceau; prends tes graines, tes plantes, elles sont tes couleurs; & avec ces matériaux, rends-lui avec usure tous les charmes qu'elle a prêtés à ton art.
Mais pendant que je dirige tes pas au séjour de l'imitation, ne pense point que je te conduise imprudemment, & ne me demande pas si j'oublie la grande source de la Nature, quand je ne te présente pas un vase rempli du nectar de ses fontaines; mais alors tu ferois toi-même la réponse. Dis-moi comment la main créatrice de Raphaël, lorsqu'elle composa le fameux tableau du Séraphin, put s'approprier la majesté divine & les graces idéales de la sculpture antique, que les Goths sauvages avoient épargnée dans la fureur de leur ravage? Réponds, & avoue donc que ce bel art est enseigné par un petit nombre favorisé, auquel le Ciel a accordé le pouvoir de choisir, de réunir les traits les plus parfaits, & d'en former le modèle complet de la grace souveraine. Ici la nature voit ses belles formes paroître encore plus belles, les adopte pour siennes , & avoue qu'elle est surpassee dans ses propres productions; ici l'art & la Nature s'embrassent; Junon protége leur union; & de leur accord nait la plus grande perfection.
Eveille donc toute l'énergie de ton ame pour t'emparer de ces beautés idéales ; comme un nouveau Protée, saisis la Nymphe qui s'est dérobée longtemps à ta poursuite avec une modeste retenue; inspiré par elle, ton art doit s'appliquer à courber heureusement les lignes droites, aiguës & parallèles: si tu ne les change pas, la Nymphe & la Nature mépriseront la symétrie de tes scènes. Leurs ordres exigent qu'il n'existe pas de vestige d'alignement; car apprends que leurs charmes divers naissent de la variété: toute cette vaine parade de lignes n'est qu'une ennuyeuse uniformité. Pour remplir ton objet, tu peux te servir de cônes & de cubes ; mais souviens-toi toujours que la belle variété n'existe qu'autant qu'elle peut jouer & serpenter avec aisance; ainsi, comme la Nature, évite, dédaigne, abhorre tout alignement; le mécanisme les invente, les adore, les admire: voilà la source de leur aversion, & espère plutôt atteler ensemble des éperviers & des colombes au char de Vénus, que de concilier leurs discordans principes.
L'auteur en vient à la nécessité de couper des arbres qui avaient été plantés en alignement afin de respecter les lois de la nature qui méconnait cettte disposition et de tenter par des plantations hautes et distribuées avec intelligence, devant, derrière en groupe dispersés, de rompre l'ennuyeuse symétrie
afin que les hauts arbres restant paraissent les patriarches des jeunes arbres qui les entourent.
Cependant, chère Albion, dans ce beau domaine...il se trouve une multitude de lieux solitaires, agréables & champêtres, où de tels changements ne sont pas nécessaires; là on ne trouve ni lignes droiies ni avenues, ni haies à détruite. Oui , chère Albion, tu possèdes des bosquets que les dieux seuls des bois habitent, ou si jamais l'art osa y pénétrer, ce fut sans y imprimer sa marche timide, comme si la terre en étoit consacrée à la Divinité. On y trouve encore des scènes où jadis fut conduite par les plus dangereux guides la cruelle tyrannie & la sauvage superstition; aujourd'hui nous suivons ses traces avec délices, & révérons avec enthousiasme ce qu'autrefois nous avions en horreur.
Il rend grace si des ruines d'une tour ou d'un monastère occupent le terrain car elles peuvent devenir une perpective agréable. Généreux jeune homme, qui que tu sois, qui écoutes mes chants, & sens la vérité de mes préceptes échauffer ton ame, que tu es heureux si tu possèdes des scènes semblables où la Nature & le Temps ont travaillé de concert, où des milliers de chênes antiques couvrent obliquement la pente des montagnes, & reçoivent entre leurs branches les têtes blanchâtres des rochers, qu'on aperçoit à travers l'obscurité de l'ombrage! Plus heureux encore, si une seule masse de roches portoit sur sa tête romantique, les vastes restes d'une forteresse normande! mais cent fois heureux, si, dans la prairie voisine, un ruisseau baigne de ses eaux fraîches & cristallines les murs couverts de lierre, & à moitié détruits de quelqu'ancienne abbaye!

[...]
Après ses réactions aux jardins à la française où l'auteur réprouve la symétrie et bannit l'ennui qu'apportent cette uniformité (voir sur la page "Réactions aux jardins à la française")
Ah! Colin, si jamais ton amoureuse main trempa son pinceau dans la pur fontaine de la simplicité; si jamais "tu invoquas l'Art, ce fut pour seconder la Nature, & suppléer a tout ce que la Nymphe avoit oublié ou laissé imparfait". Qu'a produit néanmoins ton chant? Qu'a produit le tien, toi, chef des Poëtes dont l'esprit supérieur & éclairé par une lumière divine, reçut & réfléchit, comme un miroir fidèle, le premier ouvrage du Planteur tout-puissant? Ouvrage où l'Art ingénieux n'entrelaçoit pas des nœuds bizarres, "mais où la Nature répandoit avec profusion, sur les montagnes & dans les vallées, des fleurs dignes de l'Eden, pendant que des grottes ombragées, des cavernes fraîches & retirées, des eaux tombantes en cascades, ou forcées de se répandre en lacs de cristal entre des bordures fleuries, formoient des scènes champêtres & des points de vue inimitables". Voilà le véritable modèle d'un jardin que la Nature dessina elle-même, qui fut chanté par son favori, & qu'elle conferve encore avec une pompe sublime; mais l'art, enfant de la honte & du péché, l'art, dans un malheureux moment, s'en empara avec violence, pour avilir & déshonorer toute la pureté de ses graces; enfin, Milton, ta voix proclama, sa gloire originale, qui avoit été flétrie pendant des siècles.
L'auteur en vient à faire les éloges de tous ceux qui ont contribué à la création des jardins anglais:
Que des couronnes immortelles ornent le front de ceux qui ont fixé son empire! Chante, ô Muse! les héros que toi-même conduisis pour défendre cette cause honorable. Adisson, philosophe & poëte à-la-fois, je te vois paroître. L'esprit doux & plaisant d'un homme du monde brille dans tes ouvrages, & ton excellent jugement parole jusques dans ton sourire. Assise à tes côtés, la satyre retient ses traits mordans; mais ne cache pas son aiguillon secret. Avec plus de hardiesse, Pope te succède: sa main indignée porte le flambeau sur les bosquets de Timon, & les condamne au feu; déjà les flammes destructives ravagent les allées symétrisées. Chaque bosquet murmure ses adieux, & expire. Enchanté de ses succès, le Poëte se retire sur les bords de la Tamise, où il plante l'étendard de sa victoire: la fraîcheur de sa verdure étale ses charmes champêtres, & rend hommage au dieu du fleuve qui passe devant sa grotte dans toute sa magnificence. Kent est son fils associé, Kent qui connut l'art du dessin; mais les grandes idées qu'il avoit de la beauté étant au-dessus de celles que le pinceau pouvoit rendre, il travailla avec les couleurs vivantes que la Nature lui prêta & réalisa ses paysages; homme généreux, qui donna à la peinture ce que la Nymphe fantasque lui avoit refusé; car, dans les scènes Elysées qu'il avoit vainement cherché à imiter, sa main téméraire avoit prodigué sans succès toute son énergie. La Muse ne t'oubliera point, ô Southcote: tu mérites de vrais éloges; tu as su anoblir & embellir les sujets les plus humbles & les plus vulgaires. La plus simple forme, ornée par toi, éclipse l'orgueil des jardins, comme la modeste rougeur de l'innocence éclipse la prostitution de l'art; & toi, Shenstone, enfant de la paix tu n'échapperas point à mon éloge; tu fus donner à tes bocages une harmonie plus douce encore que celle de ton chant: cependant il ne manquoit ni d'harmonie ni de grâce, lors qu'il racontoit les plaintes des bergers ou les malheurs de l'amour parjure. Honneur surtout à toi, guide ingénieux des facultés de la grande Nature, toi que la Muse immortalisera par des vers, qui devanceront l'éloge que le vrai génie a droit d'attendre de la juste postérité; que les Poëtes futurs paient a Brown leur tribut, & célèbrent dignement les beautés que ses ouvrages inspirent.
Puis il s'adresse aux aux amateurs des jardins paysagers:
Cependant, jeunes disciples, dont les cœurs sensibles aspirent à goûter les charmes naturels qui font décrits dans mes vers, fréquentez souvent les scènes parfaites, les chef-d'œuvres de ces génies créateurs; là, vous sentirez ce que Renolds éprouva, quand les portes du Vatican s'ouvrirent & montrèrent pour la première fois à tes yeux éblouis les perfections de Raphaël; vous sentirez ce que Garrick éprouva, quand , pour la première fois, il respira l'ame de Shakespeare dans ses écrits; ainsi votre art, s'il est appelé pour orner un lieu encore négligé, déploiera un goût sûr & exercé, pour lui donner les graces qui lui font propres. Vos regards percans éveilleront les Nymphes des bois.

Les Oreades & les Dryades sortiront avec joie de leur lit de verdure pour prodiguer leurs feuillages, & se hâter d'arranger leurs branches selon vos ordres d'accord avec ceux de la beauté. La troupe des Naïades, également obéissante, versera de ses urnes argentées ses eaux cristallines, pendant que Vertumne & Pomone vous porteront leurs trésors, & vous enrichiront de fruits & de fleurs de toutes les nuances & de tous les parfums que chaque saison produit. C'est à vous qu'ils offrent leurs tributs parfumés, jeunes artistes; répandez leurs bienfaits d'une main généreuse, jusqu'â ce qu'Albion soit devenue le grand théâtre des Grâces champêtres.
Chant II- il sera consacré aux formes que l'on doit donner aux Barrières.
mais aussi aux sentiers, à la correction des défectuosités. L'auteur conteste la pratique de la chasse et propose différents types de cloture afin de protéger les arbustes.
En Angleterre, dans les terrains d'une grande étendue, on entretient la beauté du gazon par un troupeau de moutons, qui, en même temps, engraissent la terre & animent la scène champêtre; aussi il était nécessaire, afin de protéger les jeunes arbres, arbrisseaux et bosquets de maintenir ces animaux à l'écart de ces végétaux par de multiples procédés: lire
Il nous conte l'histoire du roi jardinier, Abdalonime que nous avons évoqué à cette page: lire
Chant III- Des Plantations et des Eaux.
Ce chant commence par un panegyrique de Thomas Gray, ami de l'auteur et un éloge de Linné puis conseille les végétaux, arbustes et arbres de Grande-Bretagne à préférer aux pins et arbres exotiques et traite des interventions sur des eaux du domaine:
lire
Chant IV- traite Des Bâtimens & des Décorations du Jardin
: lire
Delille comparera le jardin à un vaste tableau et donnera ses conseils:
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Soyez peintre. Les champs, leurs nuances sans nombre, Les jets de la lumière et les masses de l'ombre, Les heures, les saisons variant tour à tour Le cercle de l'année et le cercle du jour, Et des prés émaillés les riches broderies, Et des riants coteaux les vertes draperies, Les arbres, les rochers, et les eaux, et les fleurs, Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs: La nature est à vous; et votre main féconde Dispose pour créer, des éléments du monde. Mais avant de planter, avant que du terrain |
Votre bêche imprudente ait entamé le sein, Pour donner aux jardins une forme plus pure, Observez, connaissez, imitez la nature. N'avez-vous pas souvent, aux lieux infréquentés, Rencontré tout à coup ces aspects enchantés Qui suspendent vos pas, dont l'image chérie Vous jette en une douce et longue rêverie? Saisissez, s'il se peut, leurs traits les plus frappants, Et des champs apprenez l'art de parer les champs. Voyez aussi les lieux qu'un goût savant décore Dans ces tableaux choisis vous choisirez encore. |
Après avoir chanté les jardins d'Europe, du Moyen-Orient et de la Chine dont on peut s'inspirer:
| J'ai dit les lieux charmants que l'art peut imiter; Mais il est des écueils que l'art doit éviter. L'esprit imitateur trop souvent nous abuse. Ne prêtez point au sol des beautés qu'il refuse. Avant tout, connaissez votre site; et du lieu Adorez le génie, et consultez le Dieu. Ses lois impunément ne sont pas offensées. Cependant, moins hardi qu'étrange en ses pensées, Tous les jours, dans les champs, un artiste sans goût Change, mêle, déplace, et dénature tout, |
Et, par l'absurde choix des beautés qu'il allie, Revient gâter en France un site d'Italie. Ce que votre terrain adopte avec plaisir, Sachez le reconnaître, osez vous en saisir. C'est mieux que la nature, et cependant c'est elle; C'est un tableau parfait qui n'a point de modèle. Ainsi savaient choisir les Bergems, les Poussins. Voyez, étudiez leurs chefs-d'oeuvre divins; Et ce qu'à la campagne emprunta la peinture, Que l'art reconnaissant le rende à la nature. |
Il nous met en garde contre les excès et les éléments artificiels:
| Par un contraire abus, l'art, tyran des campagnes, Aujourd'hui veut créer des vallons, des montagnes. Evitez ces excès: vos soins infructueux Vainement combattraient un terrain montueux; Et dans un sol égal un humble monticule Veut être pittoresque, et n'est que ridicule. Désirez-vous un lieu propice à vos travaux? Loin des champs trop unis, des monts trop inégaux, J'aimerais ces hauteurs où, sans orgueil, domine Sur un riche vallon une belle colline. Là, le terrain est doux sans insipidité, Elevé sans raideur, sec sans aridité. Vous marchez: l'horizon vous obéit; la terre S'élève ou redescend, s'étend ou se resserre. |
[...] Là, le crayon à la main, Dessinez ces aspects, ces coteaux, ce lointain; Devinez les moyens, pressentez les obstacles: C'est des difficultés que naissent les miracles. Le sol le plus ingrat connaîtra la beauté. Est-il nu? que des bois parent sa nudité; Couvert? Portez la hache en ses forêts profondes; Humide? en lacs pompeux, en rivières fécondes Changez cette onde impure; et, par d'heureux travaux, Corrigez à la fois l'air, la terre et les eaux; Aride, enfin? Cherchez, sondez, fouillez encore; L'eau, lente à se trahir, peut-être est près d'éclore. |
puis il fait appel au "genius loci" et à la cohérence dans le choix des nuances:
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Il est des soins plus doux, un art plus enchanteur. C'est peu de charmer l'oeil, il faut parler au coeur. Avez-vous donc connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles? Avez-vous entendu des eaux, des près, des bois, La muette éloquence et la secrète voix? Rendez-nous ces effets. Que du riant au sombre, Du noble au gracieux, les passages sans nombre M'intéressent toujours. Simple et grand, fort et doux, Unissez tous les tons pour plaire à tous les goûts. Là, que le peintre vienne enrichir sa palette; Que l'inspiration y trouble le poète; Que le sage du calme y goûte les douceurs; |
L'heureux, ses souvenirs; le malheureux, ses pleurs. Mais l'audace est commune, et le bon sens est rare. Au lieu d'être piquant, souvent on est bizarre. Gardez que, mal unis, ces effets différents Ne forment qu'un chaos de traits incohérents Les contradictions ne sont pas des contrastes. D'ailleurs, à ces tableaux il faut des toiles vastes. N'allez pas resserrer dans des cadres étroits Des rivières, des lacs, des montagnes, des bois. On rit de ces jardins, absurde parodie Des traits que jette en grand la nature hardie; Où l'art invraisemblable à la fois et grossier, Enferme en un arpent un pays tout entier. |
puis incite à varier les effets:
| Au lieu de cet amas, de ce confus mélange, Variez les sujets, ou que leur aspect change: Rapprochés, éloignés, entrevus, découverts, Qu'ils offrent tour à tour vingt spectacles divers. |
Que de l'effet qui suit l'adroite incertitude Laisse à l'oeil curieux sa douce inquiétude; Qu'enfin les ornements avec goût soient placés, Jamais trop imprévus, jamais trop annoncés. |
et insiste sur la nécessité du mouvement, inexistant dans le jardin à la française:
| Surtout du mouvement, sans lui, sans sa magie, L'esprit désoccupé retombe en léthargie; Sans lui, sur vos champs froids mon oeil glisse au hasard. Des grands peintres encor faut-il attester l'art? Voyez-les prodiguer, de leur pinceau fertile, De mobiles objets sur la toile immobile: L'onde qui fuit, le vent qui courbe les rameaux, Les globes de fumée exhalés des hameaux, Les troupeaux, les pasteurs, et leurs jeux et leur danse. Saississez leur secret, planter en abondance Ces souples arbrisseaux, et ces arbres mouvants, Dont la tête obéit à l'haleine des vents; Quels qu'ils soient, respectez leur flottante verdure, |
Et défendez au fer d'outrager la nature. Voyez la dessiner ces chênes, ces ormeaux; Voyez comment sa main, du tronc jusqu'aux rameaux, Des rameaux au feuillage, augmentant leur souplesse, Des ondulations leur donna la mollesse. [...] Vous donc, dans vos tableaux amis du mouvement, A vos arbres laissez leur doux balancement. Qu'en mobiles objets la perspective abonde; Faites courir, tomber et rejaillir cette onde. [...] Le terrain, les aspects, les eaux et les ombrages Donnent le mouvement, la vie aux paysages. |
Enfin, il intègre le site du jardin dans l'environnement:
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Du haut de ces coteaux, de ces monts d'où la vue D'un vaste paysage embrasse l'étendue, La Nature au Génie a dit; " Ecoute-moi: Tu vois tous ces trésors; ces trésors sont à toi. Dans leur pompe sauvage et leur brute richesse, Mes travaux imparfaits implorent ton adresse." Elle dit. Il s'élance; il va de tous côtés Fouiller dans cette masse où dorment cent beautés; Des vallons aux coteaux, des bois à la prairie, Il retouche en passant le tableau qui varie; Il sait, au gré des yeux, réunir, détacher, |
Eclairer, rembrunir, découvrir, ou cacher. Il ne compose pas; il corrige, il épure, Il achève les traits qu'ébaucha la nature. Le front des noirs rochers a perdu sa terreur, La forêt égayée adoucit son horreur; Un ruisseau s'égarait, il dirige sa course; Il s'empare d'un lac, s'enrichit d'une source. Il veut, et des sentiers courent de toutes parts Chercher, saisir, lier tous ces membres épars, Qui, surpris, enchantés du noeud qui les rassemble, Forment de cent détails un magnifique ensemble. |
Dans ce chant, il rendra hommage à Bacon, aux poètes Pope et Milton, déclare son admiration pour les jardins anglais de cette époque. Il émet le souhait d'être enterré dans un tel jardin:
| Et moi, peintre des champs, moi, qui ferai peut-être Vivre ces beaux jardins que vos mains ont fait naître, Mon nom du moins, mon nom habite donc ces lieux! La pierre qui l'honore est donc chère à vos yeux! |
Des groupes de bergers et des choeurs de bergères Viennent donc quelquefois de leurs danses légères Animer la prairies où gît modestement, Au bord d'un clair ruisseau, mon humble monument! |
orace Walpole considère William Kent comme le fondateur du jardin anglais qui popularisa le ha-ha; il s'inspira des tableaux de Claude Lorrain.
Voici pour quelles raisons j'appelle la suppression des clôtures le grand pas, le pas décisif. On n'eût pas plutôt fait cette espèce d'enchantement si simple qu'on se mit à niveler, à tondre, à rouler nos gazons. Les dehors contigus d'un parc sans clôture durent s'accorder avec les dedans, et à son tour le jardin dut être délivré de sa régularité originaire pour pouvoir s'assortir au site agreste du dehors. Le fossé était la marque spéciale d'un jardin; mais pour qu'il ne parut pas trop une ligne de séparation entre l'agreste et le peigné, on s'avisa de faire entrer les dehors dans une espèce de plan général; et quand la nature y fut admise avec quelques embellissements , chaque pas qu'on fit, découvrit de nouvelles beautés et inspira des idées nouvelles. C'est alors que parut Kent, assez peintre pour sentir les charmes d'un paysage, assez hardi et ferme dans ses opinions pour oser donner des préceptes, et né avec assez de génie pour voir un grand système dans le crépuscule de nos essais imparfaits. Il sentit le délicieux contraste des coteaux et des vallons s'unissant imperceptiblement l'un à l'autre; il ajouta ces belles ondulations d'un terrain qui s'élève et s'enfonce alternativement; et il remarqua avec quelle grâce une éminence douce se couronne de bouquets d'arbres qui attirent de loin la vue parmi leurs tiges élégantes, en même temps qu'ils éloignent et étendent la perspective par la décevante comparaison des objets intermédiaires.
Ainsi le pinceau de son imagination prodigua tous les artifices d'un beau paysage aux scènes qu'il dessina. Les grands principes sur lesquels il travaillait étaient la perspective et le clair-obcur. Des groupes d'arbres rompirent l'uniformité d'une clairière trop étendue; des bois, des arbustes toujours verts contrastèrent avec l'éclat des campagnes; et quand le point de vue était moins heureux ou assez découvert pour être aperçu d'un même coup d'oeil, il en obscurcit quelques parties pour y mettre de la variété ou pour augmenter le charme du site le plus riche en ménageant la découverte et ne la développant au spectateur que successivement. Ainsi choisissant les objets heureux, et cachant les difformités par des plantations placées au devant comme des repoussoirs; quelquefois employant le désert le plus sauvage pour faire valoir la scène la plus riche, il réalisa les compositions des grands peintres. Manquait-il d'objets pour animer son horizon? son talent d'architecte savait aussitôt le terminer avec goût. Ses fabriques, ses pavillons, ses temples étaient plutôt l'ouvrage du pinceau que du compas. C'est à son habileté dans la perspective que nous devons la restauration du style grec et les progrès de l'architecture.
Mais la plus grande beauté de toutes celles dont il orna ce beau pays-ci, c'est l'emploi et la distribution des eaux. Adieu les canaux, les bassins circulaires, les cascades tombant sur un escalier de marbre, cette absurde magnificence moderne des jardins italiens et français. Plus de cataractes péniblement guindées. Un joli ruisseau parut serpenter à son gré: s'il était arrêté par la différence de niveaux du terrain, son cours semblait être seulement caché par des bocages artistement distribués et on le voyait reparaître dans l'éloignement à la distance où il devait naturellement arriver. Ses bords étaient en pente douce, mais conservant toujours leur ondulation irrégulière. Quelques arbres dispersés çà et là le long des rives de ce méandre y répandaient leur ombrage; et quand il dispaîssait entre les coteaux d'autres ombrages tombant des hauteurs conduisaient sur sa route supposée et formaient dans le lointain le point de vue où on le perdait comme s'il tournait d'un autre côté de l'horizon.
C'est ainsi qu'avec le seul coloris de la nature, avec l'art de saisir ses plus beaux traits, on vit paraître une création nouvelle. Le paysage vivant fut corrigé quelquefois ou embelli, jamais dénaturé. On rendit aux arbres la liberté de leurs formes, ils étendirent sans gêne leurs rameaux. Si quelque chêne ou hêtre distingué avait échappé à la serpe et survécu au reste de la forêt, on arrachait soigneusement à l'entour le buis et la ronce pour lui rendre l'honneur de décorer et d'ombrager la plaine. Si le feuillage touffu d'un bois antique étendait au loin son dais mobile et devenait imposant par sa vénérable obscurité, Kent éclaircissait les premiers rangs et n'y laissait que quelques arbres détachés et dispersés, pour ne donner passage qu'à une clarté adoucie; mêlant ainsi une lumière bigarrée à l'ombre allongée des tiges qu'il conservait en guise de colonnade.
- Flammarion
- Mercure de France