
ans "La nouvelle Héloïse", au fil des lettres, nous découvrons la pholosophie de la retraite à la campagne et la description des jardins naturels chers à Rousseau, qui l'accompagnent:
• Que de plaisirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines! La douce chose de couler ses jours dans le sein d’une tranquille amitié, à l’abri de l’orage des passions impétueuses! Milord, que c’est un spectacle agréable et touchant que celui d’une maison simple et bien réglée ou règnent l’ordre, la paix, l’innocence; où l’on voit réuni sans appareil, sans éclat, tout ce qui répond à la véritable destination de l’homme! La campagne, la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d’eau qui s’offre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian.
M. de Wolmar entraine sa femme et l'auteur dans le verger de leur résidence. Ce lieu quoique tout proche de la maison, est tellement caché par l'allée couverte qui l'en sépare, qu'on ne l'aperçoit de nulle part. L'épais feuillage qui l'environne ne permet point à l'oeil d'y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à clef. A peine fus-je au-dedans, que la porte étant masquée par des aunes et des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant par où j'étais entré, et, n'apercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.
En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d'une agréable sensation de fraîcheur que d'obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d'eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imaginatrion du moins autant qu'à mes sens; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d'être le premier mortel qui jamais eut pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d'un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m'écriai dans un enthousiasme involontaire: "O Tinian! ô Juan-Fernandez! Julie, le bout du monde est à votre porte! — Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous dit-elle avec un sourire; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens; voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C'est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coup de pêches. Vous savez que l'herbe y était assez aride, les arbres assez clairsemés, donnant assez peu d'ombre, et qu'il n'y avait point d'eau. Le voilà maintenant frais, vert, habillé, paré, fleuri, arrosé. Que pensez-vous qu'il m'en a coûté pour le mettre dans l'état où il est? Car il est bon de vous dire que j'en suis la surintendante, et que mon mari m'en laisse l'entière disposition. — Ma foi, lui dis-je, il ne vous en a coûté que la négligence. Ce lieu est charmant, il est vrai, mais agreste et abandonné; je n'y vois point de travail humain. Vous avez fermé la porte; l'eau est venue je ne sais comment; la nature seule a fait tout le reste; et vous-même n'eussiez jamais su faire aussi bien qu'elle. — Il est vrai, dit-elle que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n'y a rien là que je n'aie ordonné. Encore un coup, devinez. — Premièrement, repris-je, je ne comprend point comment avec de la peine et de l'argent on a pu suppléer au temps. Les arbres... — Quant à cela, dit Monsieur de Wolmar, vous remarquerez qu'il n'y en a pas beaucoup de forts grands, et ceux-là y étaient dejà. De plus, Julie a commencé ceci longtemps avant son mariage et presque d'abord après la mort de sa mère, qu'elle vint avec son père chercher ici la solitude. — Eh bien! dis-je, puisque vous voulez que tous ces massifs, ces grands berceaux, ces touffes pendantes, ces bosquets si bien ombragés, soient venus en sept ou huit ans, et que l'art s'en soit mêlé, j'estime que, si dans une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille écus, vous avez bien économisé. — Vous ne surfaites que de deux mille écus, dit-elle; il ne m'en a rien coûté. — Comment, rien? — Non, rien; à moins que vous ne comptiez une douzaine de journées par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens, et quelques unes de Monsieur de Wolmar lui-même, qui n'a pas dédaigné d'être quelquefois mon garçon jardinier. "Je ne comprenais rien à cette énigme; mais Julie, qui jusque là m'avait retenu, me dit en me laissant aller: Avancez, et vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu Juan-Fernandez, adieu tout l'enchantement! Dans un moment vous allez être de retour du bout du monde.
Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé; et si je ne trouvais point de plantes exotiques et de productions des Indes, je trouvai celles du pays disposées et réunies de manière à produire un effet plus riant et plus agréable. Le gazon verdoyant, mais court et serré, était mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine, et d'autres herbes odorantes. On y voyait briller mille fleurs des champs parmi lesquelles l'oeil en démêlait avec surprise quelques unes de jardin, qui semblaient croître naturellement avec les autres. Je rencontrais de temps en temps des touffes obscures, impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt; ces touffes étaient formées des arbres du bois le plus flexible, dont on avait fait recourber les branches, pendre en terre, et prendre racine, par un art semblable à ce que font naturellement les mangles en Amérique. Dans les lieux plus découverts je voyais ça et là, sans ordre et sans symétrie, des broussailles de roses, de framboisiers, de groseilles, des fourrés de lilas, de noisetier, de sureau, de seringa, de genêt, de trifolium, qui paraient la terre en lui donnant l'air d'être en friche. Je suivais des allées tortueuses et irrégulières bordées de vigne de Judée, de vigne vierge, de houblon, de liseron, de couleuvrée, de clématite, et d'autres plantes de cette espèce parmi lesquelles le chévrefeuille et le jasmin daignaient se confondre. Ces guirlandes semblaient jetées négligemment d'un arbre à l'autre, comme j'en avais remarqué quelquefois dans les forêts, et formaient sur nous des espèces de draperies qui nous garantissaient du soleil, tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux, commode et sec, sur une moussefine, sans sable, sans herbe, et sans rejetons raboteux. Alors seulement je découvris, non sans surprise, que ces ombrages verts et touffus, qui m'en avaient tant imposé de loin, n'étaient formés que de ces plantes rampantes et parasites, qui, guidées le long des arbres, environnaient leurs têtes du plus épais feuillage, et leurs pieds d'ombre et de fraîcheur. J'observai même qu'au moyen d'une industrie assez simple on avait fait prendre racine sur les troncs des arbres, à plusieurs de ces plantes, de sorte qu'elles s'étendaient davantage en faisant moins de chemin. Vous concevez bien que les fruits ne s'en trouvent pas mieux de toutes ces additions; mais dans ce lieu seul on a sacrifié l'utile à l'agréable, et dans le reste des terres on a pris un tel soin des plants et des arbres qu'avec ce verger de moins la récolte en fruits ne laisse pas d'être plus forte qu'auparavant. Si vous songez combien au fond d'un bois on est charmé quelquefois de voir un fruit sauvage et même de s'en rafraîchir, vous comprendrez le plaisir qu'on a de trouver dans ce désert artificiel des fruits excellents et mûrs, quoique clairsemés et de mauvaise mine; ce qui donne encore le plaisir de la recherche et du choix.
Toutes ces petites routes étaient bordées et traversées d'une eau limpide et claire, tantot circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles, tantôt en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marqueté qui rendait l'eau plus brillante. On voyait des sources bouillonner et sortir de la terre, et quelquefois des canaux plus profonds dans lesquels l'eau calme et paisible réfléchissait à l'oeil les objets. "Je comprends à présent tout le reste, dis-je à Julie; mais ces eaux que je vois de toutes parts... — Elles viennent de là, reprit-elle en me montrant le côté où était la terrasse de son jardin. C'est ce même ruisseau qui fournit à grand frais dans le parterre un jet d'eau dont personne ne se soucie. M. de Wolmar ne veut pas le détruire, par respect pour son père qui l'a fait faire mais avec quel plaisir nous venons tous les jours voir courir dans ce verger cette eau dont nous n'approchons guère au jardin! Le jet d'eau joue pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous. Il est vrai que j'y ai réuni l'eau de la fontaine publique, qui se rendaient dans le lac par le grand chemin, qu'elle dégradait au préjudice des passants et à pure perte pour tout le monde. Elle faisait un coude au pied du verger entre deux rangs de saules; je les ai renfermés dans mon enceinte, et j'y conduis la même eau par d'autres routes."
Je vis alors qu'il n'avait été question que de faire serpenter ces eaux avec économie en les divisant et réunissant à propos, en épargnant la pente le plus qu'il était possible, pour prolonger le circuit et se ménager le murmure de quelques petites chutes. Une couche de glaise couverte d'un pouce de gravier du lac et parsemée de coquillages formait le lit des ruisseaux. Ces mêmes ruisseaux, courant par intervalles sous quelques larges tuiles recouvertes de terre et de gazon au niveau du sol, formaient à leur issue autant de sources artificielles. Quelques filets s'en élevaient par des siphons sur des lieux raboteux et bouillonnaient en retombant. Enfin la terre ainsi rafraîchie et humectée donnait sans cesse de nouvelles fleurs et entretenait l'herbe toujours verdoyante et belle.
L'auteur nous parle alors du grand nombre d'oiseaux et croit à la présence d'une volière.
Nous descendimes par mille détours au bas du verger, où je trouvai toute l'eau réunie en un joli ruisseau coulant doucement entre deux rangs de vieux saules qu'on avait souvent ébranchés. Leurs tiges creuses et demi-chauves formaient des espèces de vases d'où sortaient, par l'adresse dont j'ai parlé, des touffes de chèvrefeuille, dont une partie s'entrelacait autour des branches, et l'autre tombait avec grâce le long du ruisseau. Presque à proximité de l'enceinte était un petit bassin bordé d'herbes, de joncs, de roseaux, servant d'abreuvoir à la volière, et dernière station de cette eau si précieuse et si bien ménagée.
Au delà de ce bassin étoit un terre-plein terminé dans l’angle de l’enclos par un monticule garni d’une multitude d’arbrisseaux de toute espèce; les plus petits vers le haut & toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s’abaissait; ce qui rendoit le plan des têtes presque horizontal, ou montroit au moins qu’un jour il le devoit être. Sur le devant étoient une douzaine d’arbres jeunes encore, mais faits pour devenir fort grands, tels que le hêtre, l’orme, le frêne, l’acacia. C’étoient les bocages de ce coteau qui servoient d’asile à cette multitude d’oiseaux dont j’avois entendu de loin le ramage; & c’étoit à l’ombre de ce feuillage comme sous un grand parasol qu’on les voyoit voltiger, courir, chanter, s’agacer, se battre comme s’ils ne nous avoient pas aperçus. Ils s’enfuirent si peu à notre approche, que, selon l’idée dont j’étois prévenu, je les crus d’abord enfermés par un grillage ; mais comme nous fûmes arrivés au bord du bassin, j’en vis plusieurs descendre & s’approcher de nous sur une espèce de courte allée qui séparoit en deux le terre-plein & communiquait du bassin à la voliere. M. de Wolmar, faisant le tour du bassin, sema sur l’allée deux ou trois poignées de grains mélangés qu’il avoit dans sa poche; & quand il se fut retiré, les oiseaux accoururent & se mirent à manger comme des poules, d’un air si familier que je vis bien qu’ils étoient faits à ce manège. Cela est charmant! m’écriai-je. Ce mot de volière m’avoit surpris de votre part ; mais je l’entends maintenant : je vois que vous voulez des hôtes, & non pas des prisonniers. Qu’appelez-vous des hôtes? répondit Julie: c’est nous qui sommes les leurs; ils sont ici les maîtres & nous leur payons tribut pour en être soufferts quelquefois. Fort bien, repris-je; mais comment ces maîtres-là se sont-ils emparés de ce lieu? Le moyen d’y rassembler tant d’habitans volontaires? Je n’ai pas oui dire qu’on ait jamais rien tenté de pareil; & je n’aurois point cru qu’on y pût réussir, si je n’en avois la preuve sous mes yeux.
La patience & le tems, dit M. de Wolmar, ont fait ce miracle. Ce sont des expédiens dont les gens riches ne s’avisent guère dans leurs plaisirs. Toujours pressés de jouir, la force & l’argent sont les seuls moyens qu’ils connaissent: ils ont des oiseaux dans des cages & des amis à tant par mois. Si jamais des valets approchoient de ce lieu, vous en verriez bientôt les oiseaux disparaître; & s’ils y sont à présent en grand nombre, c’est qu’il y en a toujours eu. On ne les fait pas venir quand il n’y en a point; mais il est aisé, quand il y en a, d’en attirer davantage en prévenant tous leurs besoins, en ne les effrayant jamais, en leur faisant faire leur couvée en sûreté & ne dénichant point les petits ; car alors ceux qui s’y trouvent restent & ceux qui surviennent restent encore. Ce bocage existait, quoiqu’il fût séparé du verger ; Julie n’a fait que l’y enfermer par une haie vive, ôter celle qui l’en séparait, l’agrandir & l’orner de nouveaux plants. Vous voyez, à droite & à gauche de l’allée qui y conduit, deux espaces remplis d’un mélange confus d’herbes, de pailles & de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque année du blé, du mil, du tournesol, du chenevis, des pesettes, généralement de tous les grains que les oiseaux aiment & l’on n’en moissonne rien. Outre cela, presque tous les jours, été & hiver, elle ou moi leur apportons à manger & quand nous y manquons, la Fanchon y supplée d’ordinaire. Ils ont l’eau à quatre pas, comme vous le voyez. Madame de Wolmar pousse l’attention jusqu’à les pourvoir tous les printemps de petits tas de crin, de paille, de laine, de mousse & d’autres matieres propres à faire des nids. Avec le voisinage des matériaux, l’abondance des vivres & le grand soin qu’on prend d’écarter tous les ennemis, l’éternelle tranquillité dont ils jouissent les porte à pondre en un lieu commode où rien ne leur manque, où personne ne les trouble.

a plus petite place négligée par l'homme devient aussitôt belle. C'est là le principe des jardins anglais, de cacher l'art le plus possible, pour faire croire à un libre travail de la nature. A ce seul prix elle est parfaitement belle, c'est à dire elle montre avec la plus grande netteté l'objectivation du vouloir vivre encore inconscient, qui s'étale ici en toute naïveté; car les formes ne sont pas ici, comme dans le monde animal, déterminées par des fins tout extérieures, mais elles dépendent uniquement et immédiatement du sol, du climat, et d'un troisième principe mystérieux, qui donne des aspects et des caractères si divers à tant de plantes, nées à l'origine du même sol et sous le même climat. La grande différence entre les jardins anglais ou plus exactement chinois, et les anciens jardins français, de plus en plus rares aujourd'hui, mais encore représentés par quelques magnifiques spécimens, repose en dernière analyse sur ce que les premiers sont plantés dans un esprit objectif, les derniers dans un esprit subjectif. Dans les jardins anglais, on cherche à amener la volonté de la nature, telle qu'elle s'objective dans l'arbre, l'arbuste la montagne et le ruisseau, à l'expression la plus pure de ses idées, c'est à dire de son essence propre. Dans les jartdins français au contraire se reflète seulement la volonté du propriétaire, qui a soumis la nature à son caprice, et lui fait porter, en signe d'esclavage, au lieu de ses idées propres, des formes arbitraires et imposées: de là ces haies coupées à hauteur égale, ces arbres façonnés par toutes sortes de tailles, ces avenues droites, ces allées couvertes, etc...
Dans le premier chant, il chante les jardins anglais, hollandais, germains: lire
et français en faisant appel au marquis de Girardin:
| Dans les champs inféconds créés par Girardin De l'immortel Milton se retrouve l'Eden. L'Art y fut appelé. Riche sans imposture, Sa main sut respecter et parer la nature, Les prés, les eaux, les monts savament réunis, Présentent les beautés d'un immense pays. Je me crus transporté dans l'heureuse Arcadie, Et je crus mériter de l'avoir pour patrie. J'oubliai les cités, leurs vices, mes erreurs, Et des premiers Bergers je me sentis les mœurs. Dans tes bocages frais, touchant Ermenonville, Que les pensers sont doux, que le cœur est tranquille! [...] D'Ermenonville ainsi parcourant les jardins, Je cherchais à fixer mes pensers incertains, |
Quand des rives d'un lac majestueux, tranquille, Je vis un monument s'élever dans une isle: Les arbres consacrés à la tendre douleur, Les gazons toujours frais relevaient sa blancheur. La lune l'éclairait. A sa pâle lumière, J'aborde avec respect cette isle solitaire: Morne, silencieux, j'embrassai le tombeau; Mon âme se perdit dans l'âme de Rousseau. Volupté des douleurs! au lever de l'aurore, Sur ce tombeau sacré mes pleurs coulaient encore. On m'en vint arracher; mais partout en ces lieux L'image de Rousseau renaissait à mes yeux: Si je faisais un pas, je marchais sur sa trace; Sous un vieux chêne assis, je retrouvais sa place, Et, sur l'aride mont de noirs sapins couvert, Son âme autour de moi remplissait le desert. |
Le second chant est consacré à la Rome antique et à sa chute, aux jardins et artistes italiens puis à Versailles avec ses créateurs, Louis XIV et Le Notre: lire
Le troisième chant commence par une invitation aux seigneurs à revenir sur leurs terres et après une courte diatribe contre Louis XIII qualifié de faible, et son ministre Richelieu, de tyran, suivis de la mise en état de servilité de la noblesse avec l'abandon des terres, il donne en exemple Henri IV et demande au roi de revenir à cet exemple pour redonner vie aux campagnes et à leurs habitants. lire
Au troisième chant, il invite à créer des jardins: lire
et, après avoir évoquer Voltaire, nous invite à vivre à la campagne:
| Volupté des hameaux, soins touchans, douce paix, L'habitant des cités ignore vos attraits! Voltaire les connut: à son heure dernière, Son âme vers Fernex revola toute entière. Ils m'ont trompé, dit-il, et leur perfide encens Dans la tombe plus tôt entraîne mes vieux ans. Eh! qu'avois-je besoin d'un vain éclat de gloire? J'avais le premier rang au Temple de Mémoire. Depuis soixante hivers couronné de lauriers, |
Que ne me laissait-on à l'ombre des poiriers, Des arbres dont ma main, déjà faible et débile, Enrichit un séjour, hélas! bien plus tranquille? Je ne le verrai plus, ce fortuné séjour, La Parque loin de lui marque mon dernier jour. J'ai quitté les vrais biens pour un peu de fumée. De regrets, à ces mots, son ame consumée Rompt des nœuds qui devaient encor durer longtemps; S'il n'eût hâté la mort, qui venait à pas lents. |
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Chantons et cultivons les champêtres asyles, Et ne regrettons pas le vain luxe des villes. Pacifiques vainqueurs, utiles conquérans, Étendons notre empire en fécondant nos champs. Au fougueux aquilon, au désastreux borée Opposons les remparts d'une enceinte assurée: Sous le riant aspect des rayons du matin Préparons, amendons un docile terrein. Amant de la Nature et son Peintre fidèle, Virgile en a laissé le plus touchant modèle. Dessinant un verger, son crayon enchanteur, En se jouant, traça l'asyle du bonheur. Imitons son vieillard: par des labeurs faciles Forçons nos jeune plants à devenir fertiles: Guidons, sans les gêner, leurs flexibles rameaux: Chaque jour leur foiblesse attend des soins nouveaux. C'est un si doux plaisir de protéger l'enfance! Déjà d'un faible tronc une tige s'élance, Une tête se forme, et son feuillage épais Répand sur le gazon un voile ombreux et frais; Du soleil trop ardent adoucit la lumiere, Et prolonge des fleurs la beauté printanière. |
Des ans accumulés le vieux arbre vainqueur Au retour du Zéphir retrouve sa vigueur, Le bourgeon, abreuvé par les pleurs de l'aurore, S'enfle, s'étend, rougit et s'empresse d'éclôre. D'un réseau verdissant s'échappent mille fleurs, Dont l'incarnat, le blanc, et les vives couleurs Offrent à l'oeil charmé l'image enchanteresse De ce frais coloris dont brille la jeunesse. On jouit, on espère, et les dons du printemps De l'automne avec pompe annoncent les présens: De son char embrasé le soleil les prépare; Mais de ses traits brûlans le feuillage nous pare. A l'ombre des pommiers qui peuplent le verger Nous respirons le frais d'un vent faible et léger, Sur l'herbe, où règne encor la riante verdure, Une lyre à la main nous chantons la Nature, Qui semble ne former le cercle des saisons Que pour mieux varier ses tableaux et ses dons. Déjà l'été n'est plus, prodiguant ses richesses, L'automne du printemps acquitte les promesses, Chaque arbre avec orgueil étale son trésor. Sur un fond d'émeraude on voit s'agiter l'or. |
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Ce jardin abondant, ce séduisant parterre, Ces vergers, ces bosquets, où sourit le mystère, Qui charment vos regards, satisfont vos besoins, Méritent votre amour et demandent vos soins. Des arts, mais sans excès, montrez y l'industrie: Par les Graces parés, que le goût les varie. |
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Sur les terreins bornés, où s'arrêtent vos yeux, Vous devez ménager des tableaux gracieux, Y répandre sans luxe une heureuse parure, Et faire à sa beauté sourire la Nature. Pour former ces tableaux, les arbres et les fleurs Vous offrent à l'envi leurs brillantes couleurs; A leur douce union si l'eau se joint encore, Vous aurez les bosquets de Vénus ou de Flore, Mais la Nature, aimable en ses simples appas, Veut, pour nous plaire mieux, qu'on ne la farde pas. |
Lorsqu'un jeune berger jugea trois immortelles, A ses yeux éblouis toutes trois furent belles: Mais sous son casque d'or la Déesse des arts De Pâris peu longtemps arrêta les regards. Son armure brillante épouvanta les Graces, Et la troupe des Ris vola loin de ses traces. Junon, dans tout l'éclat de ses pompeux atours, Peut commander aux Dieux, et non pas aux Amours. Le prix fut à Vénus, qui n'avait pour parure Que ses cheveux flotans, des fleurs et sa ceinture. |
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Sachez unir comme elle, avec la majesté, Les charmes plus touchans de la simplicité. Sur les bords du Cephée en habit de bergère, La Reine d'Amathonte est plus sûre de plaire, Dans l'olympe elle laisse et la pompe et le bruit; Plus heureuse à Paphos la volupté la suit; |
Et, sans y perdre rien de sa beauté divine, La Déesse se cache, et l'Amour la devine. De même en ses jardins l'artiste industrieux Dérobe, à force d'art, tout son art à nos yeux. On ne découvre point sa dernière nuance, Où s'arrêtent ses pas, où son travail commence. |
Au quatrième chant, le poëte poursuit son oeuvre, fait appel à l'amitié et chante la vie champêtre et les paysages dans lesquels le créateur de jardin peut trouver l'inspiration, loin des troubles de la ville:
| Loin d'un monde troublé par l'envie et l'erreur, Où le malheur fécond engendre le malheur, Où la vertu n'a plus qu'un temple qui s'écroule, Où l'homme solitaire au milieu de la foule, Au milieu des ennuis montre des yeux sereins Et sourit, dévoré par les plus noirs chagrins; Cher C ***, reviens errer dans nos campagnes, |
Respirer les parfums et l'air pur des montagnes; Au sein de l'amitié, viens rajeunir ton cœur, Et sur mes derniers jours répandre le bonheur. L'un par l'autre appuyés, avec moins de foiblesse Nous sentirons les maux qu'amène la vieillesse; Nous apprendrons ensemble à regarder la mort Comme dans la tempête on regarde le port. |
Il se fait philosophe et religieux en évoquant l'abbaye des Sept-Fons puis bucolique en évoquant l'"Astrèe" d'Honoré d'Urfé avec ses personnages:
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A l'homme qui l'entend sait parler la Nature; Tantôt elle l'effraie, et tantôt le rassure; Souvent elle l'égare en des rêves flatteurs, Et souvent le contraint à répandre des pleurs. Chaque site a sa voix, son charme et son empire. Voulez-vous l'embellir? Il faut qu'il vous inspire. Recevez sa pensée, et, du fond de vos cœurs, Faites sortir vos traits, empruntez vos couleurs. |
Les marais de Sept-Fons, ses landes, sa bruyère, Ses tranquilles étangs, sa dormante riviere Et le vaste repos de ses mornes forêts Dans les coupables coeurs nourrissent les regrets. Au fond de ce desert, qu'habite le silence, La volupté pour eux est dans la pénitence. Ils savent à longs traits savourer la douleur. Gémir est leur devoir, et devient leur bonheur. |
| Dans les vallons touchans, aimables et rustiques, Où coulent du Lignon les ondes romantiques, Sur les prés verdissans, à l'ombre des vergers, L'ingénieux d'Urfé dessina ses bergers, Créa la douce Astrée, et, d'un feu pur et tendre, |
Enflamma Céladon, Léonide et Sylvandre, Les délivra de soins, les couronna de fleurs, Et rappela les jours des Monarques pasteurs. Leurs discours inspirés par la simple Nature, D'un esprit délicat reçurent la parure. |
Puis, il évoque l'Etna en Sicile, "ses feux dévorans" et ses "horribles torrens" pour reprendre son hymne à la nature: lire
Le cinquième chant débute par une invitation aux courtisans de revenir à la nature et aux activités agricoles en les améliorant.|
COURTISANS, renoncez à de pompeuses gênes! Des fers, quoique dorés, ne sont pas moins des chaînes. Dans vos fausses grandeurs vous trouvez le néant. Qu'êtes-vous près d'un Roi? Des nains près d'un géant. Venez vous agrandir au sein de la Nature. Venez encourager la triste Agriculture. Au plus noble des arts, au plus doux des plaisirs, Accordez tous vos soins, donnez tous vos loisirs; Du peuple gémissant allégez la souffrance, Abandonnez Paris pour recréer la France. Vous partez, ô bonheur! déjà je les entens, L'air retentit des voix des laboureurs contens. Quel triomphe pour vous! on vous voit. L'allégresse Inonde tous les yeux de larmes de tendresse. |
Le jeune-homme, l'enfant, le débile vieillard De vous ne peuvent plus détourner leur regard. Comme un Dieu bienfaisant chacun d'eux vous contemple, Et leurs cœurs réunis vous élèvent un temple. Aimez & jouissez. De vos amis nouveaux Dirigez l'industrie, éclairez les travaux. Enfans des demi-dieux, déposez le tonnerre, Et, pour la dominer, embellissez la Terre. Un calme trop profond est une longue mort. Fuyez loin des écueils; mais animez le port; Et si l'aimable ami qui charme votre vie, Guidé par la tendresse et la Philosophie, Ne voit plus, éclairé du jour de la raison, Dans l'immense cité qu'une étroite prison, Qu'il aille réunir, dans votre heureux azile, A la douceur d'aimer le bonheur d'être utile. |
| Jouissons des présens que sa prudente main Avec ordre et grandeur fit à chaque terrein; Et n'allons pas chercher la ridicule gloire D'opposer à son plan un plan contradictoire. Que notre ame attentive, heureuse d'admirer, Interroge, médite et se laisse inspirer. |
Quand le site a parlé, du toît héréditaire Portons autour de nous un regard tutélaire. Observons, saisissons, combinons chaque objet Et d'un vaste tableau préparons le sujet Dans le vague lointain qu'il s'étende et se lie, Le pays est à nous par le droit du génie. |
| De Paris détrompé, las enfin de n'y voir Que l'oubli des vertus et l'abus du pouvoir, Le peuple dégradé, bien moins par l'indigence Que par tous les excès d'une affreuse licence, Et l'avide intriguant toujours affamé d'or, Livré sans trouble au crime et bravant le remord, Et le riche ennuyé qui, dans ses froids caprices, Anime sa langueur en variant ses vices, Par l'exemple entrainé, le faible Sélicour Des fautes aux regrets revenait tour-a-tour. Accablé du fardeau de ses plaisirs sans charmes ; Chaque soir, sur lui-même, il répandoit des larmes; Mais la raison lui parle, il rompt des fers honteux, Et trouve enfin en lui la force d'être heureux. Il vole à son épouse, il la flatte, la presse; Il réveille bien-tôt sa première tendresse; Il console l'hymen attristé par nos moeurs, |
Et reforme des noeuds tissés avec des fleurs. De jours plus fortunés brille pour eux l'aurore. Sélicour trace un plan, son ame le colore; Son épouse s'émeut, partage ses désirs; Ce n'est plus qu'au hameau qu'elle voit les plaisirs. Les ordres sont donnés. Ils dévorent l'espace. Le sable en tourbillons s'élève sur leur trace. Ils ont franchi les bords où Thibault dans ses chants De la tendre romance empruntoit les accens. Quel spectacle enchanteur! Quel moment! Quelle joie! Le cours de la Mozelle à leurs yeux se déploye. Dans un lointain d'azur, sur un vaste plateau, Le soleil en fuyant éclaire un vieux château. Le bronze dans les airs vivement se balance Et du paisible soir înterrompt le silence Ils arrivent. Leur char de peuple est entouré. Leur coeur a tressailli d'un plaisir ignoré. |
| Que le sommeil est calme au sein de l'innocence! Que les rêves sont doux, bercé par l'espérance! De Sélicour pourtant se hâte le réveil Et ses pas dans les champs devancent le soleil. |
| Comme l'amant trompé pour charmer sa tristesse Dans un délire heureux se crée une maitresse, Pour la mieux embellir lui prête les attraits Qu'une seule beauté ne rassembla jamais, Moderne Promethée , au ciel ravit sa flâme Et de l'ame des Dieux il lui compose une ame: Par un type idéal cet amant enchanté, Avec l'oeil du dédain voit la réalité; L'imagination ainsi par sa parure Orne trop, exagere, affaiblit la nature. Des peintres de Tempé l'éclatant coloris La fit à Sélicour adorer dans Paris; Mais la voyant languir sous des mains défaillantes, Accorder à regret quelques débiles plantes, La Rivière égarée en son cours vagabond Couvrir, sècher les prés de son sable infécond, Le Laboureur en vain solliciter la terre Et manger tristement le pain de la misère, Sélicour attendri, s'écrie en sa douleur: On trouve donc par tout le vice ou le malheur. Oú fuir? Que devenir? Un homme utile ... un sage... |
A ces mots il reprend sa force et son courage. De ces lieux son absence a causé tous les maux. Son luxe destructeur dévora ces hameaux. Il va les rétablir; et bien-tôt sa présence Leur rendra la beauté, la joie et l'abondance. Il prépare un grand plan, forme un vaste dessein, Médite Wathely; mais sur tout son terrein; Il en voit la grandeur, il en sent l'harmonie; Avec lui se déploye et s'étend son génie. En vain la négligence, en vain la pauvreté De ce site flétri voilent la Majesté. Comme un Roi renversé d'un trône héréditaire, Dans l'abandon encor perce son caractère. A l'oeil qui sait le voir il se peint à grands traits, S'imprime sur les Monts, les plaines, les forêts, Parcourt avec le fleuve une immense étendue Et même dans son deuil il maîtrise la vue. Qu'attend-t-il pour paroître en sa pompe à nos yeux? Un peu d'or, du travail, un maître industrieux, Ce maître est arrivé. La terre obéissante Répond à ses désirs, verdit, sourit, enfante. |
| De leurs dogmes sanglans abhorant les fureurs, De Muncer, de Secold les humbles successeurs, Par des travaux actifs, par des vertus tranquilles, Sectaires vénérés, cultivateurs utiles, Aux indomptables eaux sachant donner un frein, Changent un marais triste en fertile terrein. Pour enchaîner les flots, Sélicour les appelle Des Rivages du Rhin aux bords de la Mozelle. Parle travail et l'art le fleuve maintenu Sera dans son canal désormais contenu. Loin de la dévaster, dans sa course incertaine L'abondance avec lui roulera dans la plaine. |
Sur le rempart terreux qui fixera son cours, L'ozier flexible et doux marquera ses contours. Le saule blanchissant, le peuplier docile Couronneront ses bords d'un feuillage mobile, Des bateaux commerçans les ondoyans drapeaux Mêleront leurs couleurs au verd gai des rameaux. Gloire de cette rive, un touchant édifice Aux pauvres délaissés offrira son hospice. Vertueux Lagarée, ange consolateur, C'est en suivant tes pas qu'on trouve le bonheur! Des malheureux aussi Sélicour est le frere, Il se plaît à sècher les pleurs de la misère. Sa tendre humanité, son cœur qui prévoit tout, Est le foyer divin où s'épure son goût. |
| Les troupeaux, les pasteurs errans dans la prairie, D'un soleil dévorant redoutent la furie. De l'orme, du tilleul, de l'opulent noyer Il arrondit pour eux le dôme hospitalier. Sous leurs bras enlacés, la vache ruminante, Et la cavale altiere et la brebis bêlante, Et le chien vigilant et le jeune Berger Reposent, rafraîchis par un soufle léger. Ces groupes au hazard jettés dans l'étendue, Par un charme nouveau sollicitent la vue; |
D'un plan trop uniforme égayant la beauté, Ils lui prêtent l'attrait de la variété. Redoubles tes bienfaits puissante Agriculture, A des champs appauvris redonnes leur parure! Elle attelle déjà ses vigoureux chevaux. Les Laboureurs chantans reprennent leurs travaux. Plus joyeux et plus forts ils domptent les obstacles, Et sous leurs bras nerveux s'apprêtent les miracles. |
| Qu'il est grand le pouvoir de l'homme généreux! Il rend les champs féconds et les mortels heureux. Son luxe est la bonté. Son utile dépense L'enrichit, près de lui ramène l'abondance. Pour flatter son orgueil, amuser ses regards, Fera-t-il s'épuiser et suer tous les arts? Il veut couvrir d'humains des campagnes trop nues, Et non pas s'entourer d'inutiles statues. Bienfaiteur des hameaux, leur guide et leur appui, Quand il fait tout pour eux, tout s'embellit pour lui |
De la Suisse imitant la sçavante culture, Il unit les trésors épars dans la nature. A côté du froment, herbage faible encor, La navette s'étend en longues bandes d'or; Plus loin croît le maïs, la patate étrangère Dont le fruit se nourrit et murit dans la terre. Le pavot orgueilleux de l'éclat de ses fleurs, Près du chanvre modeste étale ses couleurs, Et le lin enchanté de toujours plaire aux belles, Sûr de fixer leur choix, s'épanouit pour elles. |
| Un art ingénieux, en somptueux tapis, Fait germer l'émeraude et l'or et les rubis; Des plus riches émaux il colore la terre Et sait donner aux champs les couleurs d'un parterre: Son souffle créateur féconde les déserts, Orne le même sol de cent tableaux divers... Vous ne possédez pas une vaste étendue. |
Conquérez par vos soins et régnez par la vue. Du bien que l'on répand le spectacle enchanteur, Flatte toujours les yeux et toujours parle au coeur. Ah! ne regrettez point une utile dépense! Si l'amour la produit, l'amour la récompense. Le château protecteur, du village entouré, De ses propres bienfaits se trouvera paré. |
| Au lieu d'édifier un hameau fantastique, Où le faste est voilé par le chaume rustique, Où la molesse insulte avec la vanité Au mérite modeste, à l'humble pauvreté, Dirigé par l'esprit qui construisit Salente, Sélicour rétablit la chaumière croulante, De tous les villageois répare les abris Et fixe le bonheur sous de simples lambris. Commodes et rians, ces heureux domiciles De la joie et des moeurs deviennent les aziles; A leurs piés un ruisseau roule son onde pure; L'herbe se reproduit en gazons rajeunis |
Par les tendres agneaux et les douces brebis. En cercles dirigés, ornés de leur blancheur, Des arbres et des eaux empruntant la fraîcheur, Leurs toits sont couronnés de flottante verdure; Le Platane éclatant avec orgueil l'ombrage, Et voile mille oiseaux de son riche feuillage, A la romance antique, aux joyeux chalumeaux Se mêlent chaque soir les voix de ces oiseaux; Et chaque soir encor quand la sensible épouse Sourit à ses enfans jouans sur la pelouse, Aux accens maternels que modulent ses chants Le tendre rossignol unit ses sons touchans. |
| Sur un tertre élevée au fond de cette enceinte Du vrai consolateur est la demeure sainte. Les temples des cités de marbre et d'or couverts, Ne sont depuis longtems que d'augustes déserts. La foiblesse a cessé d'y demander des armes, Le repentir troublé n'y verse plus de larmes Et l'homme avec son Dieu, dans l'oubli des vertus, Même par le remord ne communique plus. |
Un agneau dans ses bras, le Dieu de nos campagnes Invite les bergers, appelle leurs compagnes. "Venez à moi, dit-il, je suis le bon Pasteur. Venez chercher vers moi le calme et le bonheur." Ils volent aux autels, y portent pour offrandes Leurs naïves vertus et de fraîches guirlandes. Pour Sélicour au Ciel ils adressent leurs vœux. Qu'il prolonge ses jours, leurs jours seront heureux. |
| Qu'ils sont doux les élans de la reconnoissance! De l'homme bienfaisant unique récompense, Ils lui font à son tour trouver un bienfaiteur Dans le cœur de celui qui répond à son cœur. |
| Le bonheur a germé sur la terre enrichie. Aux champs morts Sélicour a redonné la vie. La paresse à sa voix, la triste aridité Ont fait place au travail, à la fécondité. En Eden s'est changée une immense campagne. Que pour ses vieux amis, ses enfans, sa compagne, Il orne maintenant le plateau spacieux Couronné du château de ses braves ayeux. Ce château, trop long-tems l'effroi du voisinage, Est enfin devenu la retraite d'un sage. Croulez tristes remparts, tombez affreuse tour! Où regnoit la fureur la paix règne à son tour. Par de plus douces loix la justice répare La honte et les excès d'un systême barbare. Les seigneurs maintenant plus instruits, plus humains, Désirent d'être aimés et non pas d'être craints. Des dongeons, des crenaux, l'aspect sombre et sévère Prend d'un site embelli le noble caractère. |
Sur des murs où s'étend un plâtre blanc et pur L'ardoise fait briller son opulent azur. Des panneaux élégans divisent leurs espaces, Et du sein de la pierre étincellent les glaces. Mais au froid Scuderi laissons l'art malheureux De décrire en longs vers des ornemens nombreux Qu'il vante les festons, chante les astragales: Nous, parons les hameaux de beautés pastorales. Dans nos modestes champs un palais orgueilleux Par sa pompe étrangère affligeroit les yeux. Le goût porte ses soins sur leurs vaste étendue, Et défend aux longs murs d'attrister notre vue. Il veut que votre sol par ses seules faveurs. Se fasse distinguer du sol des laboureurs Des fossés, des enclos méprisez la défense Vous serez mieux gardé par la reconnoissance: Le jardin où veilloient des dragons nuit et jour Eût conservé ses fruits, défendu par l'amour. |
| Sélicour des Anglois imitant l'industrie Change un côteau stérile en riante prairie, Etend un long tapis d'herbage et de gazon Et réunit son sol à l'immense vallon. Partagée en sillons, sur cette douce pente Une source féconde et se joue, et serpente, |
Et verse le tribut de ses brillantes eaux Aux groupes dispersés des jeunes arbrisseaux. A l'or de l'ébenier, sur ces charmantes rives L'arbre de la Judée unit ses couleurs vives. Les oiseaux et les fleurs, les parfums ravissans D'une volupté pure enivrent tous les sens. |
| En gardant ses agneaux la naïve Emérance Chante négligemment une vieille romance. Croyant ne pas vouloir, elle veut que son chant Sous l'arbre qui l'ombrage appelle son amant. L'officieux écho porte sa voix légère. Delphis fend l'air et vole auprès de sa bergère. Leurs troupeaux égarés parmi d'autres troupeaux Sans risque et sans soins paissent aux bords des eaux. |
Cependant les bergers, par un travail facile, Façonnent sous leurs doigts le coudrier docile, Le jonc se tresse en natte, et le pliant ozier Dans leurs actives mains s'arrondit en panier. A ces légers travaux c'est l'amour qui préside. Il les offre en tribut à l'amante timide. Quelquefois un regard, quelquefois un souris. Un baiser quelquefois en accorde la prix. |
| Le vieux Aimar assis à l'ombre du Platane, Ornement doux et frais de sa blanche cabanne, Contemple avec amour ce terrein fortuné, Et s'écrie, attendri: "long-tems abandoné, J'ai vécu soixante ans en proie à la souffrance, Privé de tous les biens, même de l'espérance. |
Au soir de chaque jour accablé, malheureux, Je redoutois encor des jours plus rigoureux; Mais un astre nouveau de sa tendre lumière Charme, éclaire, embellit la fin de ma carrière. Un seul homme a tout fait; et mes regards contens S'arrêtent, consolés sur mes heureux enfans. |
| De ces prés ranimés, le mouvement, la vie, Retracent les tableaux de la belle Arcadie. Sur ces gazons touffus, sur ces rives en fleurs Comme à Tempé l'amour est le Dieu des pasteurs. |
| Sur le flanc du château, soigneusement plantée, Une vigne orne encor cette scène enchantée. D'abord, modestement sur de frêles appuis Elle répand son pampre et colore ses fruits. Le pêcher délicat, la douce mirabelle Le riche abricotier, trésor de la Mozelle, Balancent sur son sein leurs têtes en bouquets Et lui prêtent l'éclat de leurs jeunes attraits. Mais lorsque le côteau plus fortement s'élève |
En longs sarmens noueux s'élabore la sève. Fière de sa vigueur elle confie aux airs Et ses raisins pourprés et ses feuillages verds. Et comme dans les champs de l'heureuse Étrurie A l'élégant ormeau la vigne se marie. Ce luxe de festons, ces contours gracieux La raison les permet à l'art ingénieux; Sans voile quelquefois il peut oser paroître, Décorer, mais sans faste, une scène champêtre. |
| De vieux noyers épars du penchant de ce Mont De leur sombre feuillage ombragent un vallon. Au silence voué, tranquile, solitaire, Il semble séparé du reste de la terre. Une immense verdure est la seule couleur Qui se présente à l'oeil dans toute sa longueur. De sapins réunis, un bâtiment modeste Est le seul ornenement de ce vallon agreste. Un Pâtre seul y vit. Dociles à sa voix, |
Cent superbes Io ruminent sous ses loix. Les traces d'un seul homme, une cabane unique Rendent ce lieu plus calme et plus mélancolique, Font mieux sentir encor l'empire du désert. Craint du mortel léger, aux pas du sage ouvert, La méditation aime sa solitude Et l'homme de lui-même y vient faire l'étude, Apprendre ce qu'il peut, de ce qu'il est gémir, Réfléchir, espérer, se vaincre et s'agrandir. |
| Le sol en se haussant est encor plus austère. Des monts portent des monts; vieux enfans de la terre; De l'âpre sein des rocs, les ormes tortueux, Les vastes châtaigners, les hêtres vigoureux, Aux ardeurs du cancer, aux fureurs des tempêtes, Opposent leurs troncs noirs et l'orgueil de leurs têtes. A leurs piés les torrens, sur des lits de cailloux, De leurs bords dégradés s'échapent en courroux. Les masses de ces monts, leur bisare assemblage Présentent la beauté, mais rude, mais sauvage. |
Leur fierté même à l'homme annonce son pouvoir. Il se sent fils de Dieu, de Dieu qui lui fait voir Dans son énormité la nature asservie Au courage, au travail, et sur tout au génie. Contraintes par ses loix, les bouillonnantes eaux En tombant des rochers font mouvoir les marteaux, Le froment est broyé sous la meule qui crie; Le marbre et le granit divisés par la scie, Inutiles trésors pour ces lieux écartés, Iront nourrir le faste et les arts des cités. |
| Par les siècles usé, sous des mousses humides; S'élève un monument des antiques Druïdes. La vérité, l'erreur en tout temps, en tout lieu, Redisent aux mortels qu'ils ont besoin d'un Dieu; Mais du vrai Jéhova quel plus superbe temple? C'est-là qu'avec effroi l'ame admire et contemple. Sélicour en chérit la sainte Majesté Et respire déjà son immortalité. |
| Silencieux, obscur un sentier le ramène Dans un bois fortuné qui couronne la plaine. Favori du Printems, en ce riant bosquet, Chaque tige est en fleurs, chaque arbre est un bouquet. Comme en ces ports fameux où le commerce assemble Cent pavillons surpris de se mêler ensemble, Sur le même gazon s'élèvent dans les airs Les riches végétaux épars dans l'Univers. Le noble maronnier que nous donna l'Asie, Soutient le chevrefeuille, enfant de l'Austrasie, Le virginal obier, ornement de nos bois, |
Se marie à la rose enlevée aux crétois, Le frêle accacia, devenu simbolique, S'enlace au tulipier, présent de l'Amérique; Des cent pays divers les arbres fleurissans Mélangent leurs couleurs, confondent leurs encens. Calmes sous leurs rameaux, les sources vagabondes, Qui des Rocs escarpés précipitoient leurs ondes Semblent se replier, couler plus lentement, Heureuses d'abreuver ce bocage charmant, D'y répéter les traits de ces hommes augustes Dont la publique estime a consacré les bustes. |
Puis le poéte ne s'adresse plus à la nature mais rend hommage à plusieurs personnages dont certains se sont illustrés sur les champs de bataille; ainsi sont distingués Fabert, Chevert "réunis auprès de Jeanne d'Arc". Sont évoqués le Lorrain, Pilâtre de Rozier, Beauvau, le Titus des Lorrains, Léopold, Graffigny, Calot, tous originaires de Lorraine, sauf Léopold mais qui laissa dans l'opinion l'image d'un prince qui sut gagner l'affection des Toscans pour son caractère doux et son comportement informel.
| Oui, son bonheur encor deviendra mon partage. Je le retrouverai mon paisible village, Je reverrai ces bois, ces monts, ces eaux, ces prés Et si longtems chéris et si longtems pleurés. Le printems déployant ses reseaux de verdure Me rappelle aux vrais biens, à la douce nature. O mes constans amis, innocens laboureurs, Souriez à ma vue, ouvrez moi tous vos coeurs! |
Je vous porte le mien. La lyre des Poëtes Marira ses accords aux sons de vos muzettes. Un nouvel Amphion accompagne mes pas. Du calme des hameaux il dira les appas. Il a chanté les Dieux, et de fleurs bocagères Il parera le front de nos jeunes bergères; Et moi de Wathely pratiquant les leçons J'embellirai vos champs en doublant vos moissons. |

- Le jardinier doit-il dompter la nature? - Philosophie magazine
- Flammarion