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Le Jardin, métaphore vivante de l’intériorité du poète.      Lire

Gabrielle de Lassus Saint-Geniès.

Un bon livre est un jardin que l’on transporte avec soi.

Proverbe arabe.

Le jardin des poétes

René-Richard Castel

En 1797, René-Richard Castel publie "Les plantes" une longue série de poèmes lyriques très documentés scientifiquement. L’ouvrage est divisé en autant de Chants que de saisons. Il consacre le printemps à l’entretien du jardin; l’été à l’arrosage et célèbre éclat des plantes à leur maturité; l’automne aux champignons et l’hiver au travail dans la serre. Chaque chant est suivi d’une nomenclature linnéenne des espèces évoquées et de pages d'explications de la raison de ses vers. L’ouvrage sera traduit en six langues dans toute l’Europe.
Après un éloge de la nature, nous invite dès le printemps, à préparer la terre:

Quand les premiers zéphirs, de leurs tièdes haleines,
Ont fondu les frimas qui blanchissoient les plaines,
Quel oeil n'est pas sensible au riant appareil
De l'herbe rajeunie et du bouton vermeil?
[...]
Dès l'aube du printems, que le travail commence.
Semez, toujours semez; rien de beau sans semence.
Préparez donc la terre, et d'une forte main,
En appuyant du pied , enfoncez-y l'airain.
" Lorsque vous entendrez l'uniforme ramage
De cet oiseau haï de l'hymen qu'il outrage,
Si la pluie en trois nuits n'interrompt pas son cours,
Les semences, dit-on, lèveront en trois jours.

Choisissez une planche à l'abri de Borée,
Et toujours à midi du soleil éclairée.
Là, sous un peu de terre, heureux berceau des fleurs,
D'une paille fumante enfermez les vapeurs.
La semence, en ce lieu bientôt développée,
Prend l'hiver pour l'été, par la chaleur trompée,
Et sans crainte confie aux rayons caressans
Sa tige frêle eneore et ses boutons naissans.

Mais vous, veillez pour elle. A peine la nuit sombre
Mêle aux couleurs du jour les premiers traits de l'ombre;
D'un abri de cristal, muni d'un chaume épais,
Durant ces mois douteux, offrez-lui les bienfaits.
Car souvent, dans la nuit, de subites gelées
Frappent d'un coup mortel les plantes désolées:
Eole furieux souffle, siffle, frémit;
La grêle en sautillant sur les toits retentit;
On diroit qu'échappé des antres de Norvège,
L'hiver revient armé de glaçons et de neige.
Alors Progné frissonne, et rasant les maisons,
En vain ouvre le bec et chasse aux moucherons,
Dans leurs réduits étroits l'aquilon les enchaîne:
Bientôt, près de tomber, elle voltige à peine,
Accusant les zéphirs dont le souffle trompeur
A pressé son retour et causé son malheur.
Ainsi, sans votre appui, les élèves de Flore
Tomberoient abattus à leur première aurore,
Et du seuil de la vie enlevés sans retour,
Iroient peupler les champs du ténébreux séjour.
[...]
Rien ne manque aux jardins, propreté, ni richesse.
Chaque plante à son tour accomplit sa promesse.
L'abeille, en bourdonnant, se coule dans leur sein;
Le papillon doré, leur fait un doux larcin,
Les quitte, les reprend, au hasard se promène,
Et de son vol léger orne et remplit la scène.

A ce peuple agréable, hôte innocent des fleurs,
Faut-il voir succéder de cruels ravisseurs?
Déjà rôde et frémit, dans l'enceinte alarmée,
D'insectes, d'animaux une troupe affamée.
Tout est de leur domaine; ils rongent à la fois
Les tiges, la racine, et l'écorce, et le bois.
A peine un arbrisseau , réparant leur morsure,
D'une fibre nouvelle a couvert sa blessure,
Que sur la cicatrice acharnés à l'instant,
On les voit ravager son tissu renaissant.
[...]
N'attendez pas de moi que je dise en ces vers
Les pièges, les réseaux et les appâts divers
Qu'un art ingénieux emploie à les surprendre.
Les oiseaux, mieux que l'art, sauront nous en défendre.
Voyez-vous voltiger autour de ces buissons
Le bouvreuil empourpré, les folâtres pinçons,
La mésange au front noir, le verdier, la fauvette?
Chacun d'eux à l'envi les poursuit ou les guette;
Chacun en fait sa proie, et sous l'arbre voisin,
Au bec de ses petits partage son butin.
[...]
Aimez donc les oiseaux. La fraîcheur des vallons,
Le blé mobile et vert qui rit sur les sillons,
Les grottes, les ruisseaux, seroient moins agréables
Sans les chants et les jeux de ces hôtes aimables.
Ils gardent les jardins. Le plus bel arbrisseau
En devient plus touchant s'il porte leur berceau;
Que je hais l'oiseleur dont la main mercenaire
Arrache sans pitié les petits à leur mère!
Ah! laissons-les plutôt croître dans nos bosquets,
Laissons-les animer nos champs et nos forêts.
Pourquoi les capturer? Nous ne saurions leur rendre
Le bocage où leur voix aime à se faire entendre,
Ni les plaines de l'air, ni les buissons heureux,
Témoins de leurs plaisirs, confidens de leurs feux.

Par leurs chants réveillé dans son modeste asile,
L'amant des végétaux sort des murs de la ville,
Et, parmi la rosée et les fleurs du matin,
S'en va de la nature admirer le jardin.
Quel éclat! quelle odeur! partout à son passage
La terre lui présente une agréable image:
L'or de la primevère embellit les coteaux;
Narcisse encor penché se peint dans les ruisseaux;
Et sous un buisson vert, sa demeure secrète,
Un aimable parfum trahit la violette.
Il perce des forêts la sombre profondeur,
Des rochers escarpés il franchit la hauteur,
Pour observer de près les plantes salutaires
Que Vertumne y dérobe aux recherches vulgaires;
Puis, content et chargé d'un butin précieux,
Il regagne le soir son toit laborieux.


Ensuite le poète évoque le naturaliste découvrant une plante inconnue puis ses promenades dans les forêts, les vertus médicinales des plantes et se plaint de l'indifférence des hommes vis-à-vis de la nature; il poursuit en évoquant les forces vivifiantes et vivantes de la flore, des oiseaux et du monde végétal. lire
Il termine son premier chant par le miracle de la fécondation des fleurs et de la vallisneria et par l'évocation des plantes exogènes et la récolte des dattes.

Rainer Maria Rilke

Le livre de la Pauvreté et de la Mort (extrait)
"Car il est des jardins - plantés par des monarques
qui un moment s'y délassèrent
avec de jeunes femmes qui à la musique
étrange de leur rire mêlaient des fleurs.
Elles animaient ces parcs las;
murmuraient comme souffles en les buissons,
étincelaient dans leurs fourrures et peluches,
et les ruches soyeuses de leurs robes matinales
comme un ruisseau bruissaient sur le gravier.

Les jardins maintenant d'elles se souviennent -
silencieux, distraits, ils se soumettent
aux gammes claires du printemps étranger
et brûlent lentement aux flammes de l'automne
à travers l'immense rouille de leurs branches
artistement forgée comme de mille monogrammes,
dessinant, semble-t-il, de noires ferronneries.

A travers les jardins resplendit le palais
(tel un ciel pâle aux lueurs estompées)
perdu comme en un rêve intérieur
dans ses salles lourdes de portraits ternis,
étranger à toute fête, un renonçant,
silencieux et patient comme un hôte."
traduit par Jacques Legrand

William Mason: Abdalonyme, le roi jardinier

tableauRapportée par Diodore de Sicile et Quinte Curce, l'histoire d'Abdalonyme est ici contée par le poéte anglais William Mason dans son ouvrage en vers "Le jardin anglois" transcrit en français par un traducteur qui n'a pas laissé son nom.
Cette histoire est contée dans le second chant de ce recueil qui en comporte quatre.
Ah! pourquoi, quand la vie n'est qu'un songe, vouloir se mêler dans un sénat corrompu pour y combattre une hydre vénale, toujours renaissante de ses blessures? Ah! pour un si vain conflit, faut-il s'exiler de tes retraites champêtres! ô solitude céleste, où la connoissance & le contentement de soi-même attendent pour consoler ton ami. C'est ainsi que vivoit le sage Abdalonime, élevé sous des ombrages tranquilles, écoutant la voix de la raison, qui, inspirée par le murmure des arbres & le gazouillement des ruisseaux, donnoit des leçons rarement enseignées dans les académies. Quoique la tyrannie licencieuse régnât autour de lui; quoique Straton grand seulement par les trésors de la Perse, eût usurpé, sans y être appelé par le choix du peuple, le trône de ses ancêtres, son ame étoit paisible, le soin d'un jardin faisoit sa seule occupation , & ses charmes son seul orgueil.
tableautableau Cependant les armes victorieuses de la Macédoine subjuguent la Perse. Maintenant le royaume de Phénicie reconnoît la puissance du fils d'Ammon: à sa menace, les Rois tributaires quittent leurs Etats, ou les conservent à sa volonté. Sidon, délivrée alors de son tyran, dirige les pas du vainqueur a la retraite de son souverain légitime, doublement cher par sa naissance & par sa vertu, au lieu où il tailloit les bosquets de son jardin.
C'étoit à l'heure du matin, où le soleil se cache encore derrière le voile épais du Liban; cependant il dardoit ses rayons à travers les cèdres qui couvrent ses coteaux, pour en éclairer le rivage, & teindre l'Océan d'une couleur pourprée; déjà le commerce voyoit les vaisseaux chargés des richesses de Sidon, flotter avec leurs pavillons & leurs voiles ployées dans un bassin d'or. Le vent étoit calme, & les vagues, bordées d'une écume argentée, s'élevant doucement sur les plages qu'elles sembloient embrasser, reposoient en silence. A cette heure paisible, le sénat de Sidon & l'armée Grecque, conduits par le vainqueur du Monde, s'approchèrent de l'asyle secret où s'étoit retiré le sage jardinier.
Le vainqueur arriva au pied de la montagne où s'élevoit un bosquet environné d'aloës aigus entrelacés de myrthes toujours verds qui en défendoient l'entrée, ouverte seulement par une petite porte dont l'arcade, couverte de lierre, & à moitié démolie par le temps, força à se baisser la troupe militaire. Un étroit sentier marquoit le passage, & conduisoit à une fontaine qui serpentoit près de son lit, sur des masses de rochers, où l'art rustique avoit aidé & non dessiné sa course. Le vallon étoit étroit & ombragé; cependant, bientôt les côteaux des forêts, se retirant dans l'enfoncement, laissoient apercevoir un gazon d'une grande circonférence, où la rivière, s'élargissant, rouloit rapidement ses eaux limpides sur un lit de cailloux, en formant d'agréables sinuosités: de la bordure fleurie de ce ruineau partoit le sentier secret, au milieu de touffes d'ambroisie & de plantes aromatiques qui versent des pleurs parfumées de myrre & de nard, que couronnoient la rose de Charron. Là, le palmier, l'arbre des Patriarches, rendoit en abondance ses trésors de dattes sucrées. La, le figuier, fier de sa vigueur en plein vent, & le riche Grenadier enveloppoient leurs graines dans une pulpe délicieuse, & le citronier, chargé de fruits dorés, étendoit ses branches luisantes; pendant que le gazon, sous ces ombrages épars, prolongeoit son niveau étendu; une sombre enfilade de cyprès masquoit les bornes éloignées de la perspective.
A gauche, un autre sentier montant conduifoit à une scène champêtre moins grande, mais ornée d'un feuillage plus majestueux. Ici, des cèdres, âgés comme la montagne même, déployoient leurs bras gigantesques, pendant qu'une nappe d'eau se précipitoit d'un rocher noir & escarpé, qui sembloit être le lieu de sa source (quoique cette source remontât jusques dans les neiges éternelles du Liban): de-là s'insinuant dans les veines de la terre poreuse, son poids crystallin forçoit son passage pour couler en liberté sur l'horizon. Un lit de marbre pour recevoir la Naïade, calmoit ses ondes, jusqu'à ce que, devenues plus tranquilles, elles s'elargissoient sur la surface de la riante prairie.
En face du lac s'élevoit une grotte sacrée, sur laquelle une ancienne vigne répandoit ses grappes vermeilles, & sous son toit s'élevoit un autel de roche brute: sur cet autel étoient entassés des gommes & des parfums d'Arabie; là, le sage Abdalonime allumoit le premier, avec un flambeau de lin, l'encens odorant. L'âge avoit jeté une poudre argentée sur ses cheveux bruns, qui annonçoit que la maturité de ses forces avoit passé son méridien; cependant leur vigueur n'étoit pas éteinte & le temps n'avoit pas encore effacé les roses de ses joues, ni imprimé ses sillons sur son front respectable. Son œil perçant n'avoit pas perdu la vivacité de sa jeunesse, & tous ses membres avoient conservé la vigueur que le travail demande & procure.
miniature Le guerrier le vit & s'arrêta: un signe de sa main retint la foule à une distance respectueuse, où ils écoutèrent avec attention la prière du sage. "Père bienfaisant, s'écrioit-il, reçois les dons que ta créature te présente avec humilité; que ton sourire consacre son offrande ordinaire; que la main teinte du sang ensanglante tes autels; mais que cet innocent sacrifice soit le mien: s'il annonce un cœur reconnoissant, que peuvent faire de plus les hécatombes? Rien de plus, père bienfaifant; le faste, couvert de pourpre, peut invoquer ta présence dans un temple plus somptueux que cette simple grotte; mais ta présence sera-t-elle plus religieusement sentie? EIle ne le fera pas, Père bienfaisant c'est ici qu'un cœur prosterné, qui sent vivement ton approche, élève vers toi son humble prière; mais que peut-il demander, n'ayant nul besoin, sinon celui qui lui est accordé chaque jour par ta bonté? Cependant, Puissance éternelle, tous ceux qui t'appellent père, ressentent-ils autant de joie que moi de ta présence sacrée? Sidon tombe sous le fer de la tyrannie: Père bienfaisant, rends la liberté à ma malheureuse patrie!" Ici il soupire & s'arrête soudain; alors la foule attendrie murmura ses applaudissemens: il l'entendit, se retourna & vit le Roi de Macédoine s'élancer de sa phalange avec empressement.
tableautableau Le vainqueur saisit une riche couronne que tenoit un jeune homme de sa suite, & de sa main triomphante la posa sur le front d'Abdalonime. Aussitôt les assistans mirent sur ses épaules le manteau royal, pendant que le son de la trompette le proclamoit Roi de Sidon. Le rage les regarda avec fierté, ou s'il sourit, ce fut un sourire de mépris, qui annonçoit son dédain pour la chimère fastueuse des honneurs: alors la voix du peuple répéta ses applaudissemens, & s'écria, soyez notre père. A ces mots, le fang honorable qui l'animoit, colora ses joues; son front se déploya, sa marche devint plus fière, & inclinant gracieusement sa tête, il se sentit véritablement le père de ce peuple. 0 Roi, s'écria le jeune fils d'Ammon, en regardant avec admiration son visage qui sembloit se ranimer, dis-moi, comment une ame telle que la tienne a-t-elle pu supporter le travail & l'indigence?tableau 0 ciel! répondit-il, accorde-moi la grâce de supporter de même le fardeau de la royauté. Mon travail étoit couronné par un bonheur inconnu aux Monarques; cependant, juste ciel! si tu transfères cette félicité à ma patrie, je triompherai de mes pertes. Que je porte seul les fers qui enchainent les Souverains, & que Sidon jouisse de tes dons les plus précieux, la paix & la liberté.

Frédéric Plessis

Que n’avons-nous connu vos caresses légères,
Ô souffles embaumés de l’antique jardin,
Ô brises de Cécrops, divines messagères,
Vous qui tentiez jadis le poète latin!
C’est de là que nos yeux, dans un calme sourire,
Auraient pu voir au loin les erreurs des mortels,
L’ambition, l’amour égaux en leur délire,
Et l’inutile encens brûlé sur les autels.
La lampe d’argile

Sur le Web

chromoEt bien sûr, jardin et jardinier inspirèrent de nombreux poétes et fabulistes:
- Antoine Vincent Arnault, L'arbre et le jardinier,
- Esope, D'un Jardinier et d'un Ours, qui servit La Fontaine,
- Jean-Pierre Claris de Florian fait appel aux jardiniers dans:
les deux jardiniers et
Le vieil arbre et le jardinier;
- Ce ne fut pas les jardins de son hôtel particulier qui inspirèrent Jean de La Fontaine à écrire:
Le jardinier et son seigneur,
L'Ecolier, le Pédant, et le Maître d'un jardin et
L'ours et l'amateur de jardins;
chromo - Antoine Houdar de La Motte écrivit La Ronce et le Jardinier,
- Victor Hugo, Dans le jardin,
- Federico Garcia Lorca, Ma mère me mène au jardin,
- Anna de Noailles, Le jardin et la maison,
- Henri de Régnier, Le jardin mouillé, et
- Antoine Vitallis, Le Jardinier et le Groseillier;
- Paul Verlaine, Après trois ans et BalladeMon jardin fut doux et léger
Tant qu'il lut mon humble richesse
Mi-potager et mi-verger,
Avec quelque fleur qui se dresse
Couleur d'amour et d'allégresse,
Et des oiseaux sur des rameaux,
Et, du gazon pour la paresse.
Mais rien ne valut mes ormeaux.
dans son recueil "Amour".

Sources

- Rainer Maria RILKE- Le livre de la Pauvreté et de la Mortphoto- Arfuyen;
Sur le Web
- René-Richard CASTEL- Les plantes.
- Gabrielle de LASSUS SAINT GENIES- Le Jardin, métaphore vivante de l’intériorité du poète;
- QUINTE-CURCE- Histoires-Livre IV (Abdalonyme)

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